Par Yves Ballu

Scène de la vie ordinaire à la Librairie des Alpes : assis sur une chaise, à droite, sous les Jules Verne, Alexis mi somnolant, mi bougonnant, attend patiemment l’heure de fermeture, ou plutôt le départ du dernier client en discussion avec son épouse. Laquelle vient de sortir des rayons derrière son bureau – ceux des livres précieux – un bel exemplaire du Saussure, édition in 4°, relié plein veau d’époque, bien complet de ses 21 planches et de ses 2 cartes. Le client feuillette, admire, fronce les sourcils en découvrant le prix inscrit au crayon sur la page de garde du tome 1, hésite… La libraire n’en rajoute pas. D’abord, le client est un connaisseur : il sait qu’un tel ouvrage est exceptionnel. Et puis Elise Vibert-Guigue n’est pas du genre à vanter sa marchandise. Elle est trop discrète pour cela. Au point qu’on s’interroge : comment et pourquoi cette femme d’un naturel timide a-t-elle décidé de prendre la direction de la célèbre Librairie des Alpes ? La réponse est évidente pour ses proches : en dépit des apparences, Elise Vibert-Guigue est une femme passionnée. En 1975, suite au décès d’André Whal le charismatique fondateur de la Librairie des Alpes(en 1933), sa veuve Maxime, cousine germaine d’Alexis Vibert-Guigue, a dû mettre en vente la librairie. L’occasion pour Elise de se lancer dans une nouvelle aventure et de se découvrir une vocation. Désormais, les quelques dizaines de mètres carrés du 6 rue de Seine vont devenir sa passion, son antre, sa vie. Elle apprend vite. Après de brillantes études et après avoir élevé six enfants, elle qui a toujours voulu travailler, trouve enfin une activité à la mesure de ses aspirations. Grande lectrice, elle se plonge tout à la fois dans les livres anciens qui garnissent les rayons de la librairie et dans les nouveautés sur lesquelles elle ne manque pas de donner son avis. Elle apprend à connaitre les clients et les auteurs, les confrères et les circuits de vente, les prix des livres, des albums, des gravures et des mille et un documents rares sur la montagne. Elle sort de nouveaux catalogues (avec le fameux logo du chasseur alpin dessiné par son fils Jean-Louis) et expose dans différents salons dont celui de Passy. Avec elle, la Libraire des Alpes retrouve une nouvelle vie, un nouveau style. Le décor est toujours « vintage », les rayons offrent toujours un ensemble unique d’ouvrages sur la montagne, mais à la différence de son prédécesseur qui pouvait dire – judicieusement – à un client : « Je vous conseille cet ouvrage. Je viens de le rentrer, et il est fort rare », Elise Vibert-Guigue est plutôt dans la retenue, du genre à laisser venir les clients, à répondre aux questions. Voire à les susciter. Son regard n’est pas fuyant, son sourire parfois malicieux n’est pas de composition. Tout est naturel dans sa façon d’être. On a envie d’en savoir plus, de la connaitre.

Elle n’a pas fait de grandes courses en haute montagne, mais elle connait bien la Savoie chère au cœur de son mari Alexis (auteur de : « Quand on écoutait le soleil, une enfance en Savoie dans l’entre-deux guerres » (1991), elle adore marcher, elle pratique le ski de fond… bref, elle a les prérequis pour comprendre le monde de la montagne et être appréciée par tous les clients de la Librairie des Alpes – les anciens comme les plus jeunes, les collectionneurs amateurs d’éditions rares, comme les alpinistes acheteurs de topoguides. Le peu de temps que lui laisse la librairie, elle le consacre à sa famille (13 petits-enfants et 5 arrières), ainsi qu’à des activités caritatives comme la lutte contre l’illettrisme ou la collecte de fonds pour le Biafra.

Le client s’est finalement décidé. Il a fait un chèque et repart avec les quatre précieux volumes. Le temps de fermer le magasin, et Alexis va enfin pouvoir quitter sa chaise et rentrer chez lui avec son épouse. Il est retraité depuis quelques années déjà. Il aimerait faire des voyages. Mais Elise n’est pas retraitée. Pas encore. En fait, elle ne le sera jamais vraiment. Jusqu’à sa mort en 2015, âgée de 93 ans, elle aura toujours un œil sur sa librairie – son septième enfant.